Les premiers aventuriers-pionniers n’ont une de cesse de repousser la frontière pour aller toujours plus loin vers l’ouest, vers l’eldorado californien. Même si dans la réalité l’ancienne piste espagnole passait plus au nord en Utah, dans la région de Moab, on peut s’imaginer que le premier convoi de chariots qui a opté pour une voie plus méridionale pour traverser l’Arizona n’a pas été forcément très inspiré. Je visualise la surprise extrême de ce père de famille à l’avant de son chariot demandant à sa petite famille de venir voir le gouffre qui se présentait devant ces yeux : une saignée béante large d’une quinzaine de kilomètres et profonde de deux. Après quelques conciliabules, les pionniers n’ont pas eu d’autres choix que de contourner l’obstacle. Les pauvres ne savaient pas que le Grand Canyon, qu’ils venaient de découvrir, avait une longueur de 450 kilomètres !

Tels de nouveaux colons du vingt et unième siècle, nous nous sommes approchés du Grand Canyon en nous limitant, il est vrai, à la traversée du parking de la rive sud ce qui est bien plus aisé que de parcourir six états avec attelage.
Depuis des mois, je m’étais persuadé que je ne serai pas aussi impressionné que l’on voulait bien le dire, un peu comme une promesse non tenue que réserve souvent les lieux mythiques. Je me suis donc dirigé vers lui et j’ai réalisé le ridicule de cette idée. J’ai été saisi en une fraction de seconde par l’immensité du paysage. Je me suis longtemps demandé ce que cette vision avait de particulière, au-delà de sa beauté, pour expliquer l’émotion qui vous étreint instantanément. La réponse tient pourtant en un mot : infini.
Philosophiquement parlant, l’être humain ne peut appréhender la notion d’infini car sa vie n’est matérialisée que par des bornes, qu’il s’agisse des limites de la terre qu’il habite ou simplement de sa naissance et de sa mort. Se tenir au bord du Grand Canyon, c’est être placé au plus proche de l’infini, le ressentir, mais ne pas pourvoir le concevoir du simple fait de sa condition humaine. C’est un vertige sensoriel sans précédent.
De manière plus terre à terre, on dit souvent que l’on se sent comme une fourmi sur la terre en présence du Grand Canyon. Comme l’époque est certainement lointaine où l’on saura ce qu’en pense réellement la fourmi, n’en déplaise à Bernard WERBER, une comparaison métrique pourra vous aider à comprendre. Ramener à l’échelle du petit insecte, c’est comme si elle se situait au bord d’un énorme fossé de 1 kilomètre 250 de long sur 83 m de large avec une profondeur de 5 mètres 50. Je ne sais pas exactement comment voit une fourmi mais il m’étonnerait qu’elle puisse appréhender un tel gouffre d’un seul coup d’œil ou d’antenne.
