Comment je me suis mis à aimer L.A. (2ème partie)

Lire la première partie.

Nous nous sommes alors lancé dans l’étendue urbaine de Los Angeles, où chaque bloc de maisons semble se répéter à l’infinie, le long d’avenues où il ne paraît pas incongrue de vivre au n°11234. Même traverser une rue apparaît très vite comme une gageure. De suite, les piétons européens de notre espèce, ressentent la prédominance de la voiture.

Nous sommes parti à la découverte d’un mythe : Sunset Boulevard. « Le Sunset Strip » véhiculait pour moi cette image glamour de Los Angeles tant recherchée. Premier frein à notre élan : partis à pied, nous nous sommes vite aperçus que la longueur à parcourir pouvait être rédhibitoire. Si la voiture est adaptée à la visite en sauts de puce, la randonnée urbaine est plus aléatoire. Néanmoins, ce n’est pas les lieux mythiques qui manquaient : les salles du Roxy et du Comedy Store, l’hôtel Chateau Marmont, qui a accueilli tant de stars, et de beaux immeubles art déco. Mais notre livre-guide nous indiquait également de nombreux sites disparus, détruits au fil du temps. Ceux qui sont restés, cohabitent avec d’immenses panneaux publicitaires à la fois spectaculaires et incongrus. Cette mosaïque architecturale, cette juxtaposition des styles, nous posaient question à travers nos yeux trop habitués à l’ordonnancement des bâtiments de nos centres-villes.

J’ai lu un jour que les Angelinos focalisent leur esprit sur les détails des bâtiments qui les entourent, plus que sur la vue d’ensemble. Là où nous remarquons l’aspect hétéroclite des choses, un empilement de styles passant d’un immeuble des années 30 à un parking de magasin, d’une école de quartier à un fast-food, eux remarquent plus ce qui fait la spécificité des espaces.
Dans des rues plus résidentes, nous voyons souvent des alignements de maisons identiques avec leurs pelouses bien vertes, donnant sur la rue, sans barrières. Eux savent se concentrer sur chaque élément de végétation qui fait la différence, sur une entrée agrémentée de plantes grasses ou d’un bougainvillier coloré.
Visiter Los Angeles, c’est un long apprentissage de lecture des espaces : cette ville n’a rien d’européen. Elle a même développé un modèle de croissance propre, unique même aux États-Unis, où la banlieue ne se distingue que très peu du centre. Il faut même ici parler de plusieurs noyaux centraux pour déstabiliser un peu plus : lorsque l’on s’étend sur 45 km d’Ouest en Est et sur 71 km du Nord au Sud, comment espérer que les habitants puissent se dire qu’ils vont aller faire une course en centre ville – Downtown – alors qu’ils ont tout ce qu’il leur faut à proximité ?

L’expérience piétonne ne fût pas pleinement satisfaisante et peut-être fallait-il céder au mythe de la voiture dans cette cité au dimension hors normes. Pourtant notre première expérience en la matière ne fût pas très concluante, dès la sortie de l’aéroport. Nous sommes restés coincés dans des embouteillages monstrueux pour nous rendre à Hollywood. En 2006, nous utilisions encore des cartes, pas le GPS.
Il fallait surtout se faire au dimensionnement de la chaussée : 6 à 8 files dans les deux sens, des échangeurs vertigineux et des files, réservées au co-voiturage, qu’il ne faut pas emprunter.
Le réseau autoroutier urbain de Los Angeles est un des plus denses du monde. La première autoroute construite à partir de 1947 fut la « Pasadena Arroyo Seco Parkway » : comme son nom l’indique, la volonté était de l’intégrer dans le paysage, en implantant des espaces verts sur son parcours. Ces derniers sont d »ailleurs encore présents. Malheureusement, cet objectif d’arborisation étant trop coûteux, la suite de l’implantation du réseau fût moins intégrée. Aujourd’hui, il existe 20 autoroutes gratuites sur 750 km, d’où leurs noms de « freeway« . Les Angelinos y sont profondément attachés, tout comme à leur voiture, même si de nouvelles tendances apparaissent à cause de la pollution.
Pour revenir à nous, certes nous étions impressionnés par les dimensions et la circulation dense, mais il faut bien reconnaître qu’il n’est nul besoin de paniquer. Du moment que vous anticipez la sortie que vous souhaitez emprunter, la conduite est relativement tranquille. Les conducteurs sont majoritairement très courtois : comme doubler par la gauche est autorisé, lorsque l’on se place sur la file du milieu à vitesse normale, on se fait dépasser des deux côtés tranquillement.
Nous avons toutefois connu deux autres déconvenues dues au trafic très dense : une heure d’embouteillage pour se rendre à Santa Monica (heureusement qu’il y avait la plage en récompense à l’arrivée) et nous avons été bloqués près de deux heures en empruntant l’autoroute 5 vers San Diego.
Depuis, je dois dire que j’emprunte plus volontiers les grandes avenues qui quadrillent l’agglomération que les autoroutes, qui semblent une véritable obsession pour les habitants. Encore mieux : emprunter les transports en commun est une excellente solution tant les Angelenos semblent les fuir (même si cela aussi ça évolue un peu ces dernières années). Je reviendrais sur tout cela une autrefois.

Avec une liste de griefs et de déconvenues qui s’allonge, vous pourriez vous demander comment ma relation à cette ville atypique a pu se muer en passion, voire en obsession. Je vous l’ai dit : trois visions successives se sont imposées : la Los Angeles mythifiée avec son âge d’or du cinéma et ses palmiers. La Los Angeles mégapole, tentaculaire et impressionnante qui entraîne une perte des repaires.
Enfin, il restait à opérer l’ultime transformation : faire sortir le papillon de la chrysalide pour comprendre l’essence cachée de la cité. 

La sublimation a débuté sans que je m’y attende : quelque chose de cette ville a su attraper mon cœur. Le mot nostalgie est celui qui me vient en premier ; on ne se refait pas du premier coup. Quelque chose d’un peu triste sous un soleil radieux. Je crois que cela vient décidément de notre perception européenne des choses essentiellement contenue dans notre relation au patrimoine : le patrimoine architectural, le patrimoine culturel, le patrimoine cinématographique. Nous ne pouvons nous défaire d’un esprit de conservation qui nous ramène toujours au passé où domine le mythe. Pour changer définitivement de regard, il fallait donc que je m’écarte de ce penchant naturel pour libérer mes sentiments.

Commencer à appréhender pleinement Los Angeles c’est avant tout prendre de la hauteur au sens premier du terme. Pour cela, il faut grimper sur les collines et quitter la platitude urbaine en empruntant Mulholland Drive ou se rendre au Griffith Observatory.
Lorsque vous apercevez pour la première fois le panorama offert à vous, sous un ciel bleu profond au plus près des anges, que le cœur de la cité se dévoile avec ses gratte-ciels embrumés, que les lignes des rues semblent courir à l’infini vers l’océan et que des milliards de taches verdoyantes insoupçonnées colorent l’horizon, alors Los Angeles devient L.A. pour toujours.

La troisième version de la ville prend corps. Sous vos yeux, la cité se transforme miraculeusement en un immense jardin : chacune des millions de maisons alignées en possède un. Ce patchwork d’eldorados est un héritage des premiers migrants dont le lopin de terre constituait l’ultime récompense de leur long périple.
Dans cette nouvelle perception des espaces tout ce qui fait l’ADN de L.A. prend corps : à l’Ouest les plages, avec leur culture du surf et leurs promenades piétonnes : Santa Monica, Venice, Malibu, pour ne citer que les plus connues.
A l’Est, Downtown qui n’a cessé de se transformer et renaître à chacun de mes voyages. C’est le point de départ de tout au sein du Pueblo d’origine espagnole qui devient ensuite mexicain, Downtown a été le berceau de l’âge d’or du cinéma (voir mon article sur les théâtres) et recèle de véritables trésors d’architecture.
Entre les deux, Whilshire Boulevard, que je n’avais jusque-là même pas remarqué, où nous allions découvrir tant de chefs-d’œuvre art déco et surtout parmi les plus beaux musées du monde.
Tout au bout, là bas au Sud, Long Beach où nous attendaient le Queen Mary et la belle Catalina Island.
Le nord est marqué par les collines sur lesquelles nous nous trouvons. On découvre alors que l’immensité urbaine se poursuit encore dans la « Valley » où règnent encore les grands studio de cinéma.

L.A. explose alors en une infinité de découvertes potentielles, où la voiture devient un simple moyen pour explorer, où les ambiances et les rencontres avec les habitants priment sur le cadre architectural, où la découverte des habitudes de vies prend le dessus sur la consommation effrénée des sites touristiques.
L.A. devient unique et incomparable : il me reste donc à me fondre en elle.
A suivre…

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